COULEES
(à te regarder passer, si chère, et pas assez de chair pour te tenir lieu d'âme)
1
les yeux, désastreux astres obliques
deux trous béants traversés par le monde
qui regarde?
2
au début, la douleur monte comme un éternuement
passive et brève. polie en somme
puis déborde en bouquet de larmes sèches
éclats d'obus sur ta grève morne
hors champs, l'existence coûte aussi cher
ne le savais-tu pas?
rien ne reste caché bien longtemps
car c'est toi même qui débusque et saborde
la vie réclame le baiser de l'Ange
3
je ne suis pas celle qui glisse d'ombre en nombre
à la surface
ne me satisfait cette petitesse
cette vie sans écho
qui accepte d'échanger l'Essence
comme un voleur, sous le manteau?
au milieu d'une guerre qui opprime
verrai-je cela?
4
mon coeur, cet inconscient, ce sauvage ***
saute et cogne
artifice éploré,face obscène,farce, grimace
faim hurleuse pour finir
le bonheur d'avoir l'âme fière!
(pauvre poule de basse-cour parmi d'autres)
mais les impulsions cannibales,les yeux pleins
rendons-leur hommage
qui nous mènent cahotants, débiles
atteints en secret d'une maladie rare et belle
et nous trouvent demain
chercheurs d'or parmi les banquiers!
5
implacable et répétitive existence
je cherche la minute dantesque et souriante
on s'essouffle longtemps si semblable à soi-même
carton resté vide d'un déménagement sans fin
inutile mais brûlant sans doute en silence
qu'on veuille bien le remplir enfin
à la dernière minute.
des doutes mal dégrossis
des grisailles, pêle-mêle
et autres joies fugaces
s'y entassent
quand, vers le soir on comble l'épouvante inutile
de n'avoir pas su, ni pu, ni voulu
vraiment marcher sur la crête ou glisser sur la vague
pour lesquelles sûrement on était venu
dans un autre royaume,
jetés à Tes pieds, suppliants,
on avait promis d'être bien vivants
pour cette fois
6
quel Amour sera jeté en mon coeur?
celui dont le nom brûlant Te lança sur terre
pour y dévorer des hommes aux poitrines muettes?
celui qui se penche, en un éclair ailé
pour boire les coeurs faibles?
celui qui tue sans même un geste, ou rend la vie?
celui qui est très peu connu mais désiré sans trève
cet amour, celui qu'on aime en rêve
et qui lui, aime en cercle infini
de l'âcre aurore aux astres mûrs
des nocturnes odes aux aubes sépulcrales
va du premier tendre souffle à la tombe
reviens des limbes bleuis jusqu'aux palais de chair
7
scapel des mots
étrangleur de silence
dérisoire alphabet,
habit verbeux du pauvre
si tu prends ombrage d'une autre guérison
c'est encore toi qui danses ?!
.........
ô dévalez, mots
serpents de mer, queues de sirènes
cobalt crayeux mêlés de sèves
dévalez...
de cette gorge, vomissez-moi
même étroit ce passage semé de cailloux
de tranchants petits diables, de condors
dévalez, dévalez sans cesse
avalez, enfantez le reste
et que la dernière goutte brille sur ma langue
de cette semence génitrice de mirages
8
il y a cet engourdissement de l'âme
nul ne sait
opaque reflux de sang épais
ça gronde et ça dort
tu prends le chemin du sommeil
quand vivre fait peur
qui apprivoise, qui détruit?
tous ils rient
angoisses acides, remontées pubescentes
dans les champs désertés du savoir
glissement de terrain
rien n'aidera car c'est ton poids seul
à contre-courant
un bloc calciné te regarde
ô l'Ultime dessine l'inattendu
déploie lentement sa présence
il est dit:
assez goûté de ces mets sans saveur
les lignes sont ici pour être brisées
9
revenir du fond de la douleur
comme de la tombe
règnant sur de lugubres visions
noirs filaments de cauchemar
linceul, éclipse, décorum...
les apparâts de l'agonie
toute peine est complice de ce gouffre
ne fais pas tienne cette tragédie, je t'en prie
ici, Ses yeux incandescents brillent au jardin
hûme cette herbe si suave
bois cette lune, lait du ciel
frissonne et sens la joie
de la rosée vivante
ta blessure rend son encre
regarde la sourdre, libre
par elle seule, déjà
la plaie se mire ailleurs
10
empoigné d'en bas
né pour disparaitre
pourtant tu devras
Devenir
secoue tes drapeaux de misère
d'abord en silence
une émeute te frôle
saisi, à genoux
tu seras forcé de manger la terre
toi, graine germée à présent
laisse fouler ton corps
la racine prend ta chair
et s'étend loin au coeur
refonde-toi en millions
que l'immensité
paraisse enfin infime
à la Mère des mondes
11
je marche, docile, comme un trou d'ombre
je détruis chaque lueur qui n'est pas Toi
prise dans mes eaux salies
lentement je délie
chaque membre
mélancolie ô broderie de mon âme!
maintenant, j'exerce mon oeil à ta nuit
je dessille chaque cellule dans l'eau dormante
souple pesanteur des pensées
comme de lourdes fleurs nébuleuses
comme un toxique lierre à mes tempes
exsudant, tour à tour
papillons obèses aux ailes moignons,
risibles fées sans baguettes, chouettes aveugles!
mon voeu pénible se bat dans ce grouillant silence
je marche, docile, vers ma mue
je refuse chaque diamant qui n'est pas Toi
12
ces mots ont-t-ils un sens?
toujours on brise l'idole
derrière se tient le temple
il faut avoir consommé les parfums et les poisons extrêmes
dans ce temps ou dans un autre
le trésor s'obtient quand on est au point mort
le monde meurt
le Nouveau se profile
son ombre terrible et amoureuse
nous éblouit encore de trop d'éclat
un aveuglement sot nous vêt d'une peur primale
nous ne sommes encore capables que de gémir
alors qu'un tendre enfant nous enlace
et nous force à lâcher de vieux jouets
d'une pressante violence s'entrevoit d'abord le Nouveau
pourtant son geste est le plus doux, bien qu'implacable
céder à sa caresse est goûter le Sublime
13
quelquefois touché par cette folie
d'une grâce douloureuse et lancinante
mais ne sachant en vérité ce qu'elle est
comme une phalène malheureuse embrasée
on offre ses ailes à la fange
chaque objet maudit est recherché dehors
avec la soif grandissante de l'Ultime
las, le coeur se brise sur l'indéchiffrable
comprenant à la fois son espoir et sa chute.
c'est dans un rougeoiement que vont finir nos rêves
familiers compagnons d'une vie périmée
et le feu maintenant les dévore et nous trouve
à la mesure de notre folie première nous brûlons
à la mesure de nos errements et de nos prières
tout ce qui précède change et dit son vrai nom
chaque manque vibre d'une symphonie longtemps perdue
la musique se joue et tout en nous se lève
magiquement pour Cela que l'on sert en soi-même
14
si tu n'as rien, c'est ça
cette voix misérable
alors qu'un chant glorieux
jaillira de tes caves
ici viennent les Oeuvres
les siècles débordent
éclaboussent l'étroit portail
ceux qui se tiennent au seuil
sont reconnaissables
lions en cage
hébétude et rage
les submerge
as-tu envié parfois
l'imbécile tranquillité du tiède
comme un état normal
ou pressenti plus juste?
ce que tu regardes est l'avant, non l'après
de tièdeur il n'est pas
viendra l'égalité
possible à la croisée de l'être
encore cette fois
hisse ta destinée
hors l'étreinte des murs
que l'étau sur ta gorge
pétrisse la divine lutte
escortée de sa Mère colossale et guerrière
celle qui n'est pas nommée, la magnifique
si tu renais à la conscience
limpide des origines
toutes les directions
comme autant de flêches carmines
rassembleront pour tes yeux
la multitude
non, de tièdeur il n'est pas ici
mais un lit de douceur traversé par la foudre
15
du gouffre aux rameaux du ciel
tisser la transparence
dans une activité menue et silencieuse
les soies s'allongent et formulent
les chemins du secret
une géométrie pure se dessine
iridescente, articulée
la vision parfaite de la cime à l'abîme
ici se tient le centre
tiré par mille coursiers
concentré en un point
l'un et l'autre, deux mais un
comme la main et sa paume
16
errer n'est pas triste dans la pulsation du monde ***
dans la course, tout frémit d'énergie vibrante!
alors où sont passées les changeantes couleurs,
les saveurs piquantes du possible?
le rire et ses humeurs somptueuses
le corps joyeux, et ses ivresses?
il est trop tôt, ne t'endors pas...
il faut jeter le pont, harponner l'heure hagarde
prendre vivant ce qui chavire!
la beauté, grave comme un fruit
sa splendeur périssable
son parfum qui se coule et se noie sous la chair
et qui n'est savouré qu'en l'absence prochaine
cet instant nu qui nous enlace, oublieux
et se délie soudain d'une grâce qui laboure
il faut oser voir derrière les masques d'une mort fatiguée
oser forcer cette vieille serrure, ce sortilège
accepter enfin d'être et de vraiment sentir
en vérité il n'est ni bijoux ni dentelles
la clef, vraiment, est de ne rien tenir
17
au début, je ne savais pas
cette ardeur naissante
sûre qu'elle était prodigue en chacun
lui, ou bien un autre
s'auréolait soudain
d'une lumière exquise
qui me mettait au coeur
l'envie de cueillir toutes les bouches...
or, le mur se tenait
bien droit et bien tranquille
ramassé en ses pierres
il m'attendait
de tout son roc, voulait se faire gravir
mais bloc après bloc, son plaisir
fut d'être par moi descellé
là, je m'arrêtai, incertaine
cherchant en vain les jeux d'avant
dont la blessure m'était caresse
dont la promesse m'était le vent
contrainte d'aller au delà
la caverne était claire, et grande!
je savais nécessaire alors
de réduire en poudre savante
la légion hantée de mes sens
le roulis du vieux monde ne me berce plus
sa nourriture me paraît lourde et fade
j'ai perdu maintenant l'attrait des choses sues
ici n'est plus qu'une béance insondable
qu'aucun songe d'hier ne peut plus éblouir
des roches, j'extraierai le minerai brut
qui porte en lui la secrète aventure
lunes, étoiles, soleils à l'abri de l'armure
dormants dans un silencieux rire
18
oh, mes petits dieux menus ***
vous me manquez...
candeur douce ou brasier rieur
au-dessus des maisons
vous dansez, comme des anges!
puissiez-vous toujours rester nus
comme le vin coule et fait l'ivresse
comme le sel de la terre resplendit!
avec votre air de fête légère,
creusez donc un profond sillon!
19
je suis louve dans la steppe immense
mon royaume est la lune pleine
ma famille est la liberté
chacun se sait mon Maître, de tous je suis la Reine
un amour sauvage me lie à mes frères
mais je ne suis jalouse que de moi-même
mes petits sont enfants des étoiles
je les aime comme le givre sur l'herbe
si je tue souvent, la mort m'indiffère
dans le regard humide de la bête vaincue
remonte de la terre une flamme conquise et fière
quelque douleur ténue parfois enfle et me toise
et d'autres vies, souvenirs jamais nés ou perdus
me font hurler la nuit, pendue aux robes du ciel
20
hé, désirs!
petite troupe charmeuse débraillée
singes nouveaux-nés, pressés et hurleurs
qu'attise une gourmandise déguisée en besoin
demandez d'autres nourritures,c'est l'heure
ou périssez demain
21
avec tous, se heurter sans cesse à soi-même ***
se meurtrir le visage sur son reflet terni
comtemplons-la, cette face grillagée et moqueuse
lassitude invaincue, ronde sempiternelle
maintenue si ferme et si petitement
d'une main aux doigts indécents
insolente indolence d'un piège haï mais sûr
imparable faiseur de fausses notes
tu serpentes en vagues somnambules
monstre chéri d'ennui jouisseur
sur des boulevards trop fréquentés,
un bouffon famélique couronne un roi fantoche
22
à pas comptés je m'avance
non, tu n'auras rien d'habituel
tu croiras qu'il ne t'est rien donné
aucun acte n'a plus son pareil
entre nous le grand vide à tanner comme un cuir
ce qu'avec la pensée tu ne peux décrire
inspire une vision sans mélange
laisse les gestes, aucun n'est le bon
tais les mots, ils sont impuissants
verse ton corps là où la danse
caresse et déplie l'athmosphère
non ce n'est pas cruel, écoute
aucune référence ne retient l'impalpable
le silence se couve comme un oeuf
bientôt éclos
23
parfois Tu surgis comme l'odieuse escarmouche
Tu détruis et entailles et broies obstinément!
même le juste est par Toi retranché de sa source
tout est remélangé sans pudeur, grossièrement
on pourra voir enfin défiler le cortège
de ce qui est nommé - à tord - bon, ou mauvais
la Beauté altière glissant sa main de neige
dans celle de la vieille Carabosse au long nez
24
je cherche le trait d'union
le Très Haut Amour
je serai Son coeur
tu seras Ses mains
nos bras de lianes berceront les vastitudes
nous verserons les océans de demain
surgiront des astres morts les corps chatoyants
fondront sur terre en torrent les corps compassés
éloignant les filets pourrissants de la chair
je saurai te désigner hors du temps
délaissant les désirs dépolis par les sables
je saurai être ton rire ou ton armée
tu seras le rayon d'or pur, moi, la joie ronde
d'un dieu enfant jouant avec ses créatures
et nous battrons, fertiles comme des ventres de femmes
coeurs jumeaux frémissants sur les genoux du monde
25
longtemps, ça, que tu portes de gré ou de force
a rythmé d'autres pas
à mon tour de te rendre,par delà les chutes
et le reste
le ciel, toujours, se mêle à ta boue
cette argile pénétrée d'or pur
charrie-la
tu joues. au grand JE de la vie
violent, d'une âcre pureté
qui va secouer les lents vaisseaux du monde?
faire plonger les comètes
ployer cette terre féconde?
ton chemin: interne éclatement, mue au grand jour
chacun peut voir et en juger
tu es au coeur du commencement
presse les déments sur ton sein
trouve l'issue derrière la terreur
voyage sur la grinçante ligne électrisée
ta conscience est chargée des données d'une époque
c'est le soir rouge de l'occident
la machine est en route
elle coiffe toute la terre
il faut se servir de l'alchimie assignée
le feu cherche en se consumant
26
un rêve, faucon brassant ma nuit ***
un décor posé, une amorce fragile
moment vague, joie incertaine
ce lieu est immense,
les murs nus tracés au hasard
et moi posée là
avec d'autres, tu vas me reconnaitre
voilà...ô miroir, tes yeux sont valse vide
traversant de grands espaces
l'esprit soupire, l'indomptable ironise
comment croire en ce plein d'évidences?
mais voici qu'irradie un lumineux baiser
je suis ta vestale, flamme-enfant!
derrière l'énigme d'un sourire de chat
des nuées écarlates et d'onduleuses prairies te signent
reculons un peu, laissons pour voir
mais beaucoup plus tard il faudra
dans un temps aux noirs entrelacs
où perce, poignante, la première clarté diurne
que nous apprenions à regarder
vers la belle échappée fugace des vies
un échange attentif, main de feu
soulèvera en nous l'extase lente
de ce qui a toujours été voilé mais su
quand il sera l'heure
je baiserai d'abord
tes pieds nus, leur tiède innocence
puis goûterai chaque parcelle de toi déployée
continents emplis de silences
et tes paupières qui brident les poèmes sauvages
saccagés en-dedans
doucement éclose par ma bouche liquide
verrai fleurir ta forme, écorcée...
entre mes paumes la vie s'écoule
de toi, sur mon or incliné
enfin, quand les années
déferont nos corps de leurs os
nos mains, comme des touts-petits
repliées en bourgeons sur nos peaux
baigneront leurs ailes endormies
dans l'engloutissement
du transitoire esquif
27
je sais ce qui cours sur toi
je sais bien de quoi cela se nourrit
les charognars mangent le coeur primitif
celui-là même qui voile la pierre
ils ne s'attardent pas près de celui
qui se drape dans une pensée seyante
qui n'aspire à rien qui ne soit rebattu
et s'y étrangle
celui-ci s'étouffe de vertu, soeur racoleuse du vice
non, c'est bien l'animal étonné qui a perdu son dieu
sa fureur en toi est sismique, mais sa foi sidérale
elle exige et fait plier l'homme pour un au-delà
sois attentif à ceux qui te croient faible
le lien tendre se noue loin des convoitises
28
mon Amour est venu me chercher
Il me talonnait déjà, mieux qu'un autre moi-même
je ne le voyais pas
depuis longtemps Il portait tous mes gestes
acquiesçait à toute pensée
dans mon élan se brisait sur l'erreur
et avec moi se redressait
quand je le maudissais, Il nourrissait ma haine
et quand je le trainais comme un poids inutile
vacillait dans mon corps comme une fièvre mauvaise
un jour, dans les actes dormants
et les vains bavardages de ma pensée sans air
j'entendis l'appel déchiré de mon âme
tel un oiseau chutant, par-delà
j'entendis son écho, lointain, tirant le plein du vide
aux confins d'une peine trop vaste pour mon coeur alors
j'ai consenti, écrasée, consentante
là, enfin j'ai vu mon Amour terrible
mon Amour m'avait entière dans ses bras
quelque chose a tremblé un instant
révélant tout un pan des mondes
d'impossibles réseaux de splendeurs sans nom
une absolue négation cédant la place soudain
à l'ivresse d'un jeu incroyable
29
face à moi est cet autre agissant dans un homme
qui sert l'hôte, drapé dans sa nudité crue
ici, c'est la peau qui rampe sous la chair
la vieillesse et l'âge tendre sont mis en semailles
une récolte amère et forte brisera, comme pour lui
nos dernières trébuchantes paroles
il offre à nos blasphèmes sa transparence
un écran sacrifié pour un destin qui écume
les noirs desseins ont des ombres basaltiques
et de brutales volées de jour clair
le fiel et le soufre se font porteurs
d'une alchimie tourmentée mais heureuse
un or lourd se martèle dans la forge des dieux
épuisant les secrets de sa naissance
et sur sa toile vierge s'entrechoquent et roulent
les âges aux mille plaies martyres
il accepte, loin sous sa figure d'aveugle nuit
le nectar de la vie éprouvée et réelle
pour l'heure, vécue comme un veuvage incroyable
un autre me regarde qui se tient devant lui
30
c'est la capture qui t'importe, chère âme ***
sentir ton souffle inventer mes contours
vouloir que je sois tienne, confondre je et tu
le cavalier devient la monture infidèle
au crépuscule ils essayent le ciel
regarde en face ces beautés
soumets-toi
ces outrances sont le fait d'une juste balance
afin que nos yeux sans pupilles se délestent
des fragments réunis des amants désunis
pour nous, les longes et les mors étaient les bienvenus
quel serait le sens autrement des éclats qui nous blessent?
31
l'amour est vertical ***
le désir est parfois glacé comme une lame
le plaisir se verse grenat dans les coupes
ou tournoie en éclaboussures génitales
l'ivresse est un océan pourpre où le coeur se tait
l'extase déploie l'or et le bleu sans rives de ses royaumes
les voyageurs choisissent leur destination
32
ton aube se vide sur la terre rouge ***
l'amour est une chute brutale
l'amour est un dernier souffle
33
je sens souvent l'insistant murmure du voyant
je n'échappe pas alors à sa parole noyée
un mot se forme dans la glaise
un seul mot me nourrit comme un chant
ce sont des pluies si pures
des averses soudaines
des éclaircies et des splendeurs à pleurer
un ravissement d'être et de comprendre
un ravissement abyssal d'être née
34
j'ai deviné le meilleur
j'ai convié l'idée à naître
j'ai perçu le sentiment s'infiltrant dans la chair
j'ai goûté la volupté du réel
n'existe que le présent
fil tangible et tremblant
être rassemblé en soi-même est un bombardement
c'est ainsi que les hommes donnent la main aux mirages
existent dans d'inconfortables détours
il y a une horreur indéfinie qui frôle les reins
connaître est la fin de tant de choses!
35
donne tes joues estampées ***
donne ta main qui broie et berce
donne à voir ton diable qui s'accouple à ton dieu
ta misère laconique flattant ton courage
les lacis enfièvrés de tes rêves battus
les îlots verglacés d'un entre-deux mondes
donne ta puissance brisée comme une arête
contre de périlleux écueils érectils
le pathos tranquille et choyé d'un mal ami
la douleur énervante et sucrée du mélange
donne encore à voir tes contrées mal visitées
tes palais sublimes qui prennent l'eau
tes trésors croupissants stupidement oubliés
ton feu vif et ultime qu'on emmure
donne-moi ta parole vraie
j'ai peine à croire à ces miroitements
d'où provient ce qui luit sur tes sables mouvants?
ici j'ai peur et je n'ose
36
je m'abreuve au baiser de ta bouche
ma vie arquée sur ton seul regard
nourriture-miroir riche et limpide et bleue
flêche au trait puissant mais hagard
car je ne sais où tu me touches
luxuriantes forêts bordées de ronces
orées palpitantes
profondeurs dorées
chaudes comme le pain beurré et le miel
et l'eau si fraîche
sous tes reins
je m'abreuve et c'est magnifique
je m'abreuve et je bois à la louche
en d'immenses enjambées
les pieds enfantins que j'ai gardé pour toi
parcourent ton jardin
et dansent
là où je peux étreindre, j'étreins
par milliers, ces brassées de ton rire sauvage
et ces fruits d'un rouge insolent
rappellent la douceur acide
de la liberté
et son prix
sois toujours plus vaste
que le vaste monde
dans mon baiser de géante
je m'abreuve à ta source
embrase mon âme étanchée à ton souffle
qu'as-tu créé si tu ne peux en jouir?
37
Beauté
pourrais-je encore
au coeur du désastre
me réjouir de ta présence de fête?
aller plus loin que l'orgie sidérale
d'un siècle sidéré
que l'onde de choc dévastatrice
aux orifices virtuels
ce qui se lève ici n'est pas né de là
peut-on peler les pensées comme des adhérences?
s'éloigner du multiple sans fabriquer du rien?
mouvement, énergie et mesure brisée
sont la grande musique de la beauté
venus interlope
muse mutante
dont l'évidence n'est éprouve que dans sa distortion
qui osera faire place au monstre-papillon?
diva de feu et de glace
qui a peur de traverser l'immense excroissance générique?
38
beaucoup la servent ***
d'autres la sauvent
restent très couverts
pour éviter les revers
il y a les uns et puis les autres
la peau a ses caprices
et se donne mal pour ne pas se perdre
pourtant y sommeillent
des ressacs de joyaux sous la chair
et des voies pour le ciel de haute lumière
dans la dégringolade
il y a les uns et puis les autres
sertis tout vifs dans leur écrin
élégants dans leur chair de poule
ou bien
vouloir, pouvoir passer la main
calmer ses yeux sous l'empreinte épaisse
et bercer, à travers la forme, l'idée parfaite
et puis faut-il
plonger le fer chauffé à blanc
dans ce lait profond de la vie qui palpite?
quoi de plus ingénu qu'un ventre?
c'est presque fait pour la lame
la candeur questionne la violence
cueillant le désir, aurons-nous une brassée de franches douleurs?
et l'on chuchote au grand rêveur
garde-toi, garde ton front pâle
hélas, du lourd tribut
chaque pièce trouble l'ensemble
chacune isolément impudique et confiante
se livre comme un tout aux abus émouvants
et poursuit seule une satiété de chimère
le piège parfois brisé
nous saurons peut-être parer nos blessures
d'une traversée amoureuse sous les arbres bruissants
trouée vaste vers les miracles forés de l'autre
souvent aussi
foire pathétique où tout se brade
tant de baisers laissés aux quatre vents!
encore, voici les corps fardés de nuit
voici qu'à nouveau les yeux fondent et confondent
les eaux font lac dans nos sacs ravinés
et nous donnent en pâture à la peau des autres
39
consommer ton dieu ***
se répandre en moi
douceur en mouvement
quelle page de ton livre?
charge tendre à mourir
enfonce-toi profondément
dans mon lit
effeuillée et seule
je tresse pour toi
des guirlandes d'anémones de mer
forcée de m'entourer de mots
comme d'autant de bouées
parée pour mon sauvetage
le rivage fugitif est brumeux
peu accueillante cette terre vue de l'eau
seule, dériver vers une île
40
elle est dure ta surface fumeuse d'asphalte noire ***
elle est loin ta chevelure
ton souffle autonome de blé ondulatoire
et ma gorge est serrée d'enlacer tant ta voix
ton oeil penché est fendu comme une broche obscène
ton oeil de poisson mort qui regarde, de fantôme...
elle est lente ta démarche aquatique, et corrosive
elle érode mes recoins depuis longtemps
tu vas encore,
le crâne démangé de mauvais sommeil
rosir ma peau de songes acides et moites
une fleur immobile est figée dans l'alcool
on dirait la vie qui reste
41
le mental assiégé ***
de lourds rébus s'affaissent
qui veut s'ériger ne tient pas
en circonvolutions de plâtre
coeur fragile et parole aboyée
la flêche cousue à l'arc
la main s'agitant dans les tripes
le masque besogneux entré dans les chairs
les ongles un à un retournés
sarabande épileptique
bleu nuit et vert et pourpre et noir
nuées et troupeaux s'engouffrent
et recrachent l'enfer quotidien
accroupi dans ses restes
l'être continu de se vomir
en marmottant des inepties cosmiques
et des poncifs pour mettre une norme
une boîte pour ranger le pire
une passoire pour égoutter son poison
une queue de serpent pour se souvenir de son rang
à mi-chemin entre Dieu et les hommes
animal monstueux venu de rien
incapable d'aimer ou de servir le monde
incapable même d'assouvir ses besoins
42
sur le manège, je chevauche, ravie ***
le petit cheval vermeil
il galope joyeusement, habillé de lampions
soudain, je reconnais
ici la maison, ici l'arbre, ici le chemin
ici la maison, ici l'arbre, ici le chemin
sur le manège, je chevauche, dégrisée
le petit cheval de pacotille
c'était un parcours sans faute
un joli voyage balisé
ici une maison, ici un arbre, ici un chemin
je tourne sur mon territoire minuscule, indéfiniment
j'attends, j'attends le courage de descendre et de fuir
j'attends de pouvoir ouvrir grand la maison, saluer l'arbre
et reprendre la route
43
bravement assise sur mon néon intermittent***
j'ai l'étendue indisciplinée devant moi
des visites m'assomment avec leurs visiteurs
de l'ampoule indécise je distingue
les alanguis vont et viennent
ils entrainent
des éclats de moi
prennent sans remise
et laissent pourrir
le précieux
alors pour moi-même
je cueille et je pêle
le fruit intime né dans la poussière
injectant la lumière au noir profond
au noir profond
enchassant des étoiles filantes
44
je ne veux plus rester dans la baignoire ***
à fixer longtemps le dessin
dans l'eau refroidie
le dessin a un sens maudit et lourd
le dessin a la forme informe de rien
les reliefs d'un corps dans un bain refroidit
45
sur nos routes tremblantes
nous naissons et laissons tout
nous avons, en outre
à plonger droit en lieu et date
au rendez-vous
nocturnes noces à coeur ouvert
nattes bien serrées
comme phalanges blanchies
comme ornées d'hématomes
nattes tressées au nombre d'or
des équations de l'âme
quel grand amour est couronné
de ces liens pesamment noués?
grand amour par lequel nous sommes tout
derrière ou par devant les ères
obstruant les murs de sang noir
derrière les tripes nauséabondes
la belle énigme!
par mille rubans filants
parmi les délicates ombres fuyantes
nous sommes là
fous solidaires si à l'heure dite
fous chasseurs d'ombres
quelle terrible percée, ombre pieuvre!
fièvre ruante de l'amant repoussé
fiévreuse attente vivant de corps défaits
comme oreillers de plumes creuvés
quelle terrible attente, quelle portée!
onde entrechoquée de muettes nuques d'hommes
ah, vague soumise de tant d'onde naviguable
de combien d'océans jaillissent combien de vagues?
46
plaie ouverte, deviens close
dit la bouche en sa digue ourlée
j'ai une blancheur poudrée de nacre
et silencieuse à traverser
oracle, oral sans auditoire
prends pitié
tant j'essaie de me salir de mes fulgurances
je dois encore me nourrir de limon
et me couvrir de ce pollen qui se pose
en efflorescence
j'ai une pulsion native
qui creuse mon vouloir
qui me mutile pour d'autres ailes
et révèle mon vrai contenant
j'ai fais fortune, c'est évident
si il est dit qu'une amante sans amant
décroche aisément la lune
même empêtrée dans la doublure de son ombre
seule pour apprendre à contenir l'admirable
engendrant seule ce qui s'engendre
ainsi changeant pour une enveloppe flexible
et une géographie renversée
pour aller plus loin sans fatigue
j'ai cherché un lieu autrefois
mais c'était en terre étrangère
je n'ai pas su rapprocher le ciel de la terre
à la frontière des mondes tournoie un feu autonome
tendre écorchure,dans l'erreur cicatrise
ne fais pas de remous, tais ta rive
que j'écoute
la simple mesure qui subjugue
dans la mesure j'ai vu un dépassement de comète
c'est cette épée qui lamine mes fantômes
et restitue leur poids aux choses
47
ne plus se remplir au hasard
ni se nourrir du commerce des âmes
éloigner toutes les fleurs que l'on ne peut cueillir
être, même tard, dans son jaillissement
48
tu m'évoques ***
le temps et ses réserves ordonnées
l'orchestration inconsciente du choix
une retenue sans fard et bien menée
tu m'évoques les faits dans leur plus simple apparât
j'avoue qu'il n'y a rien à inventer
49
bois la tasse
prends un peu de torrent dans ton souffle
c'est ce que tu offres de mieux au bouillon de ta rémanence
tes branches mal grandies quittent les côtes hermétiques
ne persistes pas, ne pries pas avec ferveur
c'est le désert, c'est tout, et son unicité
il ne peut pas te sourire, il est mort
n'entretiens pas de connivence avec la fin
son hospitalité est trompeuse
c'est que rien ne peut te contredire
ensevelie dans cette faille hors du temps
mais l'eau vive insuffle la nage au paralytique
et l'anesthésie perd son privilège
sortie d'un cocon mental au tissage serré
l'alerte est un signal réjouissant
ta peau rétractée veut sentir
ta menbrure d'insecte gauche se détend
loin de l'ennui, et loin du sable triste
où rien ne savait s'opposer au néant
50
dans cette ville
je presse la boue d'un fleuve
qui ne rend pas de vin
j'entailles des troncs et des artères
qui ne donnent pas de lait
je vois derrière l'oeil venir la pluie d'ici
en courant dans la nuit sur un son amplifié
je sais, les ailes de peau ne sont pas pour les anges
ensemencer, ensiler pauvrement toute cette terre!
mon ventre reste un vase creux où gronde le tonnerre
j'ai rendu déjà mon âme à Paris
51
une palette de rouge
c'est ce que je retiens
est-ce confondant, l'échange juste?
lèvres rouges à baiser sans fin
bouche phosphorescente
extrêmement jolie
ton corps intelligent est si malheureux
remplissons ce mirador de beaucoup d'images et de livres!
ravaudons le, ce corps crépusculaire
constellé de traumatismes microscopiques
je sais que tu préfères à la suture
les grimaces de tes plaies ridicules
52
c'est parce qu'ici tu sais
que je vis au dehors comme au dedans
et que c'est un monde glacé
où tu me précipites
dis-moi que c'est un monde gagné pour un monde perdu
dis-moi combien coûte mon geste nu
mon bien-aimé
pourquoi te multiplies-tu dans mes vers?
partout dans les replis de mes eaux lagunaires...
oh, mon amour si rare est amer
mon volcan, ma précieuse épine
devenir un atome
de ta poitrine de feu, ardente
et vaste et profonde comme la mer...
53
vie lactifère
canal généreux, hermétique mystère
je m'agrippe à ta mamelle
loin du temps conjugué et des jours chiffrables
ce serait normal que tu m'embrasses à rebours
où vont tes richesses?
défais-moi de mes humeurs labiles
avec des nourritures denses et curatives
tires- moi d'un sommeil où je te défigure